C a t h e r i n e   V e r l a g u e t , auteure



Waynak

Lansman (Collection : Théâtre à vif) 2019

publié sous le nom de Catherine Verlaguet et Annabelle Sergent

ISBN : 978-2807102415 - 10 €

Voir sur le site de l'édition

Voir sur le site d'Amazon


Dans la presse

Revue de presse Waynak (Compagnie Loba)


Premier volet d’un diptyque sur la place des enfants dans les conflits.

Lili et Nour se rencontrent dans un bus alors qu’ils sont enfants. Elle est d’ici; il est de là-bas et il vient d’arriver en France, sans ses parents. « Waynak », c’est la rencontre de ces deux enfants et de comment ils vont grandir ensemble sur le sol français, ce que l’influence de l’un bouleverse dans la vie de l’autre et inversement. Tandis que Lili apprivoise l’histoire de Nour et nous la raconte, Nour, lui, poursuit sa quête: avant de pouvoir appeler leur grand-mère pour lui dire qu’ils sont en sécurité, il doit retrouver sa soeur, Laya, perdu durant le voyage.

Voir les représentations

Une co-écriture avec Annabelle Sergent

Extrait

LILI - On s’est rencontré, j’avais dix ans.

NOUR - Moi, douze.

LILI - Il venait d’arriver en France.

NOUR - Mon premier souvenir de la France, c’est le froid.

LILI - Nous sommes dans un bus, l’un à côté de l’autre.

Ma mère est debout, à côté de moi. Elle se tient à la barre.

NOUR – Tu me regardes.

LILI – Je te regarde.

NOUR - Avec tes yeux, là…

LILI - J’ai envie de te demander…

NOUR - Tes yeux que je crois plein de préjugés.

LILI - … pourquoi tu as l’air si triste !

NOUR - Je ne suis pas triste.

LILI - Pourquoi tu baisses les yeux ?

NOUR - Je suis fatigué.

LILI - Et pourquoi est-ce qu’en même temps, tu te redresses ? Baisser les yeux ET se redresser, même du haut de mes dix ans, je comprends que ça ne va pas ensemble.

NOUR - Je suis un héros.

LILI - Tu m’intrigues.

NOUR – Un héros fatigué.

LILI - Tu es un peu plus grand que moi.

Si peu plus grand que moi que ça ne compte pas. T’es un enfant, comme moi.

NOUR - Je suis arrivé là où on m’a dit que tout était possible.

LILI - Un enfant qui a l’air tellement plus adulte que moi.

NOUR - Tu me souries…

LILI - Mais tu ne réponds pas à mon sourire.

NOUR - Depuis que je suis là, j’ai remarqué que les gens préféraient m’ignorer.  Comme si j’étais une maladie, et que cette maladie était peut-être contagieuse.

LILI - Je te souris !

NOUR - C’est à moi que tu souris ?

LILI - Ma mère me laisse faire. Elle n’a pas peur de toi, ma mère.

NOUR - Je finis par te sourire aussi.

LILI - Puis tu tournes la tête.

NOUR – Je ne veux pas te créer d’histoire.

LILI – Le contrôleur arrive.

NOUR – Je n’ai pas de ticket.

LILI – Je te donne le mien.

NOUR – Ta mère a un mouvement réflexe de dire «  non »,

mais elle se reprend, et elle me laisse ton ticket.

LILI – Le contrôleur n’est pas bête.

NOUR – Il se doute que ce n’est pas mon ticket.

 Il me demande mes papiers.

LILI – «  Vous connaissez beaucoup d’enfants qui ont leurs papiers sur eux ? Non mais sérieusement ! C’est un ami de ma fille et il n’a pas ses papiers, non. Nous sortons de l’école, il vient goûter à la maison. Ça vous pose un problème ? Vous voulez que j’appelle ses parents ? Collez-moi une amende si ça vous chante, mais laissez le tranquille ! »

NOUR – Je n’ai pas compris ce qu’elle a dit, ta mère. Mais il est reparti.

LILI – Tu as fait…

NOUR - …merci…

LILI - … de la tête. Et ma mère t’a demandé, a essayé…

NOUR – Je ne comprenais pas.

LILI – Elle faisait des gestes, elle parlait lentement, elle a essayé en anglais…

NOUR – J’avais compris ton sourire à toi ; mais elle, ses mots, je ne la comprenais pas.

LILI – Ma mère a sorti son agenda de son sac. Dans les dernières pages, elle a ouvert la carte du monde. Tu as montré…

NOUR – Mon pays.

LILI – Puis, ton doigt est remonté, de pays en pays, jusqu’à la Méditerranée…

Ma mère a paniqué.

Elle m’a montrée du doigt puis a écrit un 10 sur une page vierge. Son doigt pointé vers toi, ensuite…

NOUR – 12.

LILI – Tu as écrit.

Ma mère a dessiné un petit bonhomme à côté du 12 en te montrant du doigt.

NOUR – Oui.

LILI – Tu as fait, de la tête.

Ma mère a dessiné un homme et une femme à côté du petit bonhomme, avec un point d’interrogation. Tu as fait…

NOUR – Non…

LILI - … de la tête.

Non ?

Pour être sûre de ce qu’elle comprenait, elle a fait une croix sur l’homme et sur la femme. Tu as pris son crayon, tu as doublé les croix, puis tu t’es à nouveau tourné vers la fenêtre.

NOUR – Je ne veux pas penser à ça. Je suis arrivé jusqu’ici. Ici où tout est possible.

LILI – On aurait pu descendre du bus tout simplement. Tu n’étais pas notre problème, on ne te connaissait pas, j’avais rendez-vous chez l’orthophoniste, on avait autre chose à faire, ma mère et moi. C’était une chose de te sourire, de te filer un ticket de bus pour que tu finisses ton voyage, mais c’était autre chose te de tendre la main…

NOUR – J’ai pris la main.

LILI – De t’emmener avec nous. Chez nous.

NOUR – Elle m’a nourrie, ta mère, elle m’a fait prendre un bain, elle m’a donné des vêtements chauds, a mis les miens dans la machine…

Les vêtements qu’elle m’a donnés sentaient la dignité.

LILI – Je n’avais plus du tout envie de sourire, moi. D’avoir raté mon rendez-vous chez l’orthophoniste et de te voir là, chez moi, prendre mes affaires et que ma mère s’occupe de toi… C’était ma place, ça, pas la tienne - ma place.

NOUR - Ton père.

LILI - Ma mère.

NOUR – «  On ne peut pas le garder là. »

LILI – «  Et pourquoi pas ? »

NOUR – «  Parce que… Ce n’est pas légal. On ne peut pas. »

(…)