C a t h e r i n e   V e r l a g u e t , auteure



Maintenant que je sais

Théâtre de récit

Une comédienne.

En 1983, Hélène a 22 ans la première fois qu’elle va au Brésil en tant que journaliste, pour couvrir le carnaval. Touchée par les gens qu’elle rencontre là-bas, elle y retourne un an après, en tant que correspondante politique. Elle se lie d’amitié avec Martha et Louis, un jeune couple qui l’aide à « rencontrer des gens ». Un jour, Louis est assassiné, et Martha disparaît. Hélène se met alors en quête de retrouver son amie, se frottant au régime de la dictature jusqu’à mettre sa propre vie en danger.
Cette pièce, commande d’Olivier Letellier au Théâtre du Phare, raconte de façon indépendante l’histoire de Martha, personnage secondaire de « la nuit où le jour s’est levé »



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Extrait

15 Octobre 1983
Je m’appelle Hélène ; j’ai 32 ans.
Je suis journaliste pour l’Agence France Presse.
Je couvre l’actualité brésilienne depuis 1973.

La première fois que j’ai entendu parler du Brésil, j’avais 16 ans. Les médias parlaient de la révolution militaire qui renversait le gouvernement. Devant son poste de télévision, mon père « ouvrier et fier de l’être ! », a demandé de son sourire sarcastique : « depuis quand les révolutions sont faites par l’armée ? » Et ma mère d’ajouter « une révolution de droite ?! On aura tout entendu ! »

Ça fait 20 ans que le Brésil est une dictature.
Là-bas, j’ai rencontré des gens qui ont étés torturés. J’ai rencontré des gens qui en ont tué d’autres. J’ai rencontré des gens dont un proche avait disparu… 

C’était des sujets pour mes articles. Et puis ça m’est arrivé à moi. La dictature est quelque chose qui vous arrive.

Il n’était pas prévu que je rentre si tôt du Brésil.  Ma rédaction m’a posé des questions ; j’ai répondu à leurs questions ; j’ai écrit mon histoire… Ils ne veulent pas la publier. Je vais vous la raconter.

***

Printemps 1973, il y a 10 ans. J’ai 22 ans, je travaille déjà pour l’AFP, de nuit, au classement des informations. J’ai envie de partir. J’ai envie de voyager. Je guette les petites annonces : « Le Grand Voyageur Magazine cherche journaliste pour couvrir le carnaval de Rio : une semaine tout frais payé. »

Hélène - Allô ? Je suis intéressée !

Personne ne voulait y aller. C’était très mal payé, il n’y avait pas de photographe attribué. « Je trouverai sur place, oui, pas de problème, non, bilingue, oui, tout ce que vous voulez. »  A moi le carnaval !
Que le pays soit en pleine dictature, ça, je ne m’en préoccupe pas.

J’arrive au Brésil deux jours avant le début du carnaval.
Il me faut un photographe.
Je cherche.
Je trouve une association : Objectif Brésil. Des amateurs. Parfait ! Je me présente dans mon Portugais très moyen.

Hélène - Bonjour ! Je suis journaliste ! Carnaval ? Vous faites des photos ? Du Carnaval ? Pour moi ?
Luis – Bienvenu Mademoiselle. Vous êtes française ?

Il s’appelle Luis, il parle français, sa petite amie adore la France !

Luis - Vous connaissez le carnaval ?
Hélène - Pas trop, non.

Il me parle des photos qu’il a prises l’année précédente : des danseuses, des chars, des couchers de soleil… Il me raconte la fabrication des chars et me dit qu’il pourrait m’emmener, le lendemain, dans les ateliers de construction… Je suis géniale !

Luis - Passez chez nous ce soir ! Je vous raconterai un peu les origines du carnaval et ma petite amie sera contente de pouvoir parler français.

Le soir, j’arrive avec une bouteille de vin Chilien.
Sa petite amie, Magdaléna, a clairement fait un effort pour me recevoir. La table est couverte d’une nappe brodée. Au centre, des bougies dans une assiette en terre cuite - elle avait vu ça dans un magazine de déco français. Elle porte une petite robe noire toute simple. Elle a 19 ans ; moi, 22 ; Luis 26.

Luis - Tu connais le Brésil ?
Hélène – Tout le monde connaît le carnaval !
Luis – Les paillettes. Ça rend bien sur les photos. Ça que tu veux, pour tes articles ? Des photos de paillettes ?
Hélène – Ce serait super, oui.
Luis – On fait ça avec l’association. Après, on en fait des cartes postales, ça se vend bien : ça nous fait de l’argent pour acheter du matériel. Les paillettes, ça se vend plus facilement.
Hélène – Plus facilement ?
Luis – Tu es française, journaliste, tu dois savoir ce qui se passe sous les paillettes.
Hélène – Je ne fais pas de politique.
Luis – Tout le monde fait de la politique. Même ne rien faire, finalement. Ça revient à collaborer. Tu sais que la dictature s’est installée ici avec le soutient de la France ? C’est la France qui finance l’Ecole supérieure militaire !

Je sais. Je sais tout ça. Mais je ne suis pas là pour ça.
Le communisme râleur de mon père m’a toujours agacé. Je n’aime pas la politique. Politique rime avec polémique.
(…)