C a t h e r i n e   V e r l a g u e t , auteure



Les vilains petits

4 personnages

Maya, Valentin et Loan sont dans la même classe. Ils ont huit ans et sont « amis tranquilles », comme ils disent.
Un jour, la maîtresse leur annonce l’arrivée d’un nouvel élève, Malone, renvoyé d’une autre école pour s’être battu.
Comment nos trois protagonistes vont-ils accueillir ce nouvel élément ? Que va t’il bousculer, révéler, au sein de ce trio ?



(Cette pièce n'est actuellement pas en tournée voir dans les archives)

Fabrique d'écriture

« Le Vilain petit » s’adresse aux personnes à partir de huit ans. Huit ans, c’est typiquement l’âge où l’individu cherche à s’affranchir de ses parents. Plus que jamais, c’est l’âge de l’adversité, de la solitude et de l’affirmation de soi.
Dans l’écriture de la pièce, les parents n’interviennent toujours qu’en voix-off. Ceci crée de facto une distance entre les personnages/enfants, et leurs parents. C’est dans l’appréhension de cette distance que s’inscrit l’incommensurabilité du monde que l’enfant doit apprivoiser. C’est aussi dans cette distance que les enfants, livrés à eux même, se mesurent les uns aux autres en vue d’instaurer leurs propres principes de société : « tu fais partie de la bande ou t’en fait pas partie ? »
Quand on est petit, on a parfois l’impression de ne pas être compris et que nos sentiments sont minimisés. Or ce n’est pas parce qu’on est petit, que l’on ressent les choses en modèle réduit.
Injures, insultes, surnoms méprisants, mise à l’écart… dans la cour de récréation, les enfants ne prennent pas de gants, souvent cruels quand ils ont décidé de s’attaquer à un des leurs.
Mais le vilain petit n’est pas toujours celui que l’on croit.
Et d’ailleurs, « vilain », qu’est-ce que ça veut dire ?

En effet, la cruauté est subjective et trouve toujours justification auprès de celui qui la pratique. Alors comment trouver sa place ?  Comment rester soi-même tout en faisant face à l’adversité ? Comment s’intégrer ? …
LE VILAIN PETIT est une pièce sur l’exclusion et l’estime de soi qui parle aux petits comme aux plus grands. 
En arrière plan, de façon secondaire, j’ai envie de parler des parents. Ou en tout cas de les questionner. Je voudrais que les parents / spectateurs se reconnaissent dans les enfants (« tiens, moi j’étais plutôt untel ! »), mais aussi se reconnaissent dans ces voix-off que les enfants écoutent, reçoivent, et qui les constituent.
Les parents sont volontairement écris de façon plus caricaturale. Car leurs paroles sont passées par le filtres des enfants : ainsi, elles ne sont pas réalistes ; elles sont ce qui leur en reste.

Extrait

(…)
Maya, Valentin et Loan se précipitent. En classe, ils s’assoient et ne bougent plus.

Voix de la maîtresse : Les enfants. Cet après-midi, nous allons accueillir un nouvel élève dans la classe. Il s’appelle Malone et il vient de l’école d’à côté. Je vous demanderais d’être gentil avec lui et de lui expliquer, au fur et à mesure, les règles de la classe et de l’école. Je vous prierais aussi de ne pas l’étouffer, l’assommer de questions : nous sommes en cours d’année, il risque d’être timide, d’avoir besoin de temps pour s’adapter. Laissons-lui ce temps-là. Vous comprenez ?

Les trois acquiescent vivement de la tête.

- Sonnerie -

Cour de récréation.

Valentin : Pourquoi il vient là, s’il est d’à côté ?
Loan : Je sais qui c’est.
Valentin : C’est qui ?
Loan : Il a été renvoyé de l’école d’à côté. C’est pour ça qu’il vient là.
Valentin et Maya : Non !?
Loan : Il est plus grand que nous.
Valentin : Il a redoublé ?
Loan : Il a redoublé. Paraît qu’il est immense. Et fort. Que s’il te touche, t’es par terre.
Valentin : Sous terre ?
Loan : Cratère. C’est pour ça qu’ils l’ont viré : il s’est battu.
Maya : Avec qui ?
Loan : Un p’tit.
Maya et Loan : Et ?
Loan : Il est allé à l’hôpital, le p’tit.
Valentin et Maya : Oh !!!
Loan : Ils ont dû aller le chercher sous terre, c’est vrai, c’est mon frère qui me l’a dit.
Maya : Comment il sait, ton frère ?
Loan : Il sait tout mon frère, c’est mon frère !
Valentin : Qu’est-ce qu’on va faire ?
Maya : Moi, j’ai pas peur.
Loan : Ben tu devrais.
Valentin : Non : c’est une fille !
Maya : J’suis pas une fille !
Valentin : Même s’il est fou, il ne tape pas les filles quand même !
Loan : On ne sait jamais.
Maya : J’suis pas une fille !
Loan : Si t’es une fille !
Valentin : Pas une insulte, d’être une fille !
Maya : J’suis une comme vous.
Valentin : T’es une comme nous, en fille, c’est tout.
Loan : T’es trop bizarre comme fille.
Maya : C’est toi le trop bizarre.
Loan : Radis !
Maya : Mini-pouce à grands pieds !
Loan : Asperge… vinaigrette !
Valentin : Arrêtez de vous crier !
Maya : On se crie pas, on se rigole.
Valentin : Ben c’est pas drôle.
Loan : T’as pas d’humour sous la casquette.
Valentin : L’humour, c’est quand c’est drôle !
Loan : Asperge vinaigrette, c’est drôle.
Maya : Mini-pouce à grands pieds aussi, c’est drôle.

Loan rit. Maya aussi. Valentin boude et va pour sortir, mais Maya le rattrape.

Maya : Allez, quoi ! Fais pas ta tête de boudin ! Viens ! On joue.
Valentin : C’est encore toi qui vas gagner.
Maya : Peut-être pas !? Si tu arrêtais de me laisser !
Valentin : Mais c’est ce que j’aime, quand on joue : voir ta tête, quand tu gagnes.

Maya et Valentin jouent à nouveau à choux-fleur.
Entrée de Malone dans la cour, face à Loan.

Loan : T’es qui, toi ? C’est toi le nouveau ?
Malone : J’ai une tête de nouveau ?
Loan : T’as une tête de jamais vu.
Malone : Alors c’est que j’dois l’être, nouveau ; pourquoi tu demandes ? En quoi ça t’intéresse le ciboulot ?

Ils se tournent un peu autour.

Malone – J’aime bien tes basquets.
Loan – Moi aussi.
Malone – Tu les as achetées où ?
Loan – Dans un magasin.

Un temps.

Malone – Tu veux pas me dire, c’est ça ?
Loan – Dans un magasin, j’t’ai dit.
Malone – Ok.

Malone se met dans un coin.

Maya : Gagné !  Tu m’as encore laissé gagner.

Valentin hausse les épaules.

- Sonnerie -

Les trois enfants prennent place, en classe. Malone est tout devant, déjà installé.

Loan : C’est lui.
Maya : Il a pas l’air si fort que ça !
Valentin : Il est pas grand !
Loan : Faut pas se fier aux apparences.
Valentin : Il est tout petit !
Maya : Même pas peur de lui.
Valentin : T’es sûr qu’il s’est battu ?
Maya : Et que le p’tit a fait cratère ?
Loan : Sous terre. C’est mon frère qui me l’a dit !

Malone se retourne brusquement pour les regarder. Ils ne pipent plus mot. Puis, Malone se remet face. 

Loan : Vous avez vu ses yeux ?
Valentin : Qu’est-ce qu’ils ont, ses yeux ?
Loan : Il a des yeux qui mordent.
Maya : Faut pas lui faire confiance.
Valentin : Mais ça n’existe pas, des yeux qui mordent !
Loan : Même pas peur de lui.

(…)