C a t h e r i n e   V e r l a g u e t , auteure



Une semaine sur deux


Margot est la seule de son quartier dont les parents ne sont pas divorcés. Alors ce n’est pas de sa faute si son cercle social change d’une semaine à l’autre ; ni si Malone et Edward ne sont jamais là au même moment… ce qui finit par créer quelques quiproquos amoureux.

Heureusement que Phine, sa meilleure amie, est là pour l’aider à remettre les pieds sur terre. Si seulement cette dernière n’avait pas, en plus, à gérer les peines de cœur de ses parents !

Parfois, c’est à se demander qui sont les adultes dans cette histoire.

Extrait

J’ai passé la meilleure soirée de toute ma vie. 

Vers midi, un camion s’est garé devant chez nous. Ça a contrarié papa parce que ça lui cachait le soleil alors qu’on était à table tous les trois. Il s’est levé pour voir ce que c’était. Par la fenêtre, il a vu un homme descendre du camion. Un homme avec les yeux rouges, gonflés comme des montgolfières, et les épaules courbées comme s’il portait toute la misère du lotissement sur le dos.
« - C’est qui ? » a demandé maman.
Papa est sorti voir. Curieuse, je me suis levée aussi.
« - Margot, reste assise s’il te plaît. Fini de manger, » a dit ma mère. Mais je voulais savoir, moi aussi.

Papa s’est présenté et a tendu sa main vers l’homme.
« - Pedro, » a dit l’homme en secouant la main de papa. Et c’est là que tout a commencé, que ma vie a basculée : la porte côté passager du camion s’est ouverte et un garçon de mon âge en est sorti, comme dans un film, au ralenti. Pedro expliquait à mon père qu’il aménageait dans la maison d’à côté, qu’il venait de divorcer, qu’il aurait le petit une semaine sur deux… et pendant ce temps, les boucles blondes, le teint bronzé, la focette au coin de la bouche et les yeux noisettes du petit en question se sont avancés vers moi et je suis tombée sur le cul. Littéralement, je suis VRAIMENT tombée sur les fesses ; ce qui 1) était ridicule et 2) m’a fait très mal parce que je suis tombée sur un pot de fleur, que j’ai cassé. 
Le garçon m’a tendu la main pour m’aider à me relever et m’a demandé si ça allait. « Oui, oui », j’ai fait, alors qu’un hématome atomique était en train de se propager sur ma cuisse.
« - Je m’appelle Malone, » il a dit. Et je n’ai même pas répondu.

A ce moment là, maman nous a rejoint. A son tour, elle a tendu sa main à Pedro. Papa lui a passé le bras sur les épaules comme il fait toujours quand elle est à côté de lui, et Pedro a explosé en larmes.
« - C’est l’amour, » a expliqué Malone en levant les yeux au ciel. « Ça lui fait ça depuis le divorce. » Papa a lâché maman et tout le monde était gêné.
« - Vous avez mangé ? » a demandé maman pour changer de sujet. Pedro a secoué la tête en reniflant et Maman a invité tout le monde à entrer se mettre quelque chose dans le ventre avant de décharger.
« - Il va vous falloir des forces ! » a dit maman.
« - Et puis on va vous aider ! Hein, chéri ? »
Et Pedro s’est remis à pleurer.

On a passé l’après-midi à les aider. Porter les cartons, nettoyer la maison, déballer, ranger, avaler de la poussière… Franchement, c’était le meilleur déménagement de toute ma vie. Le seul aussi, c’est vrai. Mais à part quelques ratés – Pedro qui se met à pleurer quand papa et maman échangent un baiser en se croisant, ou quand papa remet une mèche de cheveux derrière l’oreille de maman, ou quand maman touche le bras de papa après qu’il ait porté la machine à laver pour lui demander si ça va – on peut dire que tout c’est très bien passé. C’est vrai que c’était lourd, salissant et fatiguant. Mais Malone était tellement beau à regarder ! J’étais presque triste que ça se termine. Papa a passé son bras sur les épaules de maman et Pedro s’est remis à pleurer. Papa a lâché maman, Malone m’a regardé en haussant les sourcils, et maman - pour changer de sujet - a invité tout le monde à manger ! A noter que pour changer de sujet, maman invite facilement les gens à manger.

Pendant que les parents buvaient l’apéro, j’ai fait visiter notre maison à Malone. Elles ont toutes été construites à l’identiques dans le lotissement. Et je sentais bien que ça rassurait Malone de voir à quoi sa maison - pour l’instant si sale et vide - pourrait bientôt ressembler.
Pour finir, je lui ai montré ma chambre. Il a regardé autour de lui et puis il est resté bloqué sur la bibliothèque.
« - Tu aimes lire ? » je lui ai demandé. Il a fait oui de la tête et m’a fait remarquer que j’avais beaucoup de pièce de théâtres.
« - C’est parce que ma mère fait du théâtre, » j’ai expliqué. « C’est pas son métier mais elle adore ça. Du coup, elle aime bien m’acheter des pièces à lire. Des trucs contemporains.

- Et tu les lis ?

- Avec elle, oui. Toute seule… c’est moins drôle. C’est écrit pour être joué ! Il y a plusieurs personnages alors…

- J’ai jamais lu du théâtre.

- Tu veux essayer ? »

Et c’est comme ça qu’on s’est retrouvé sur mon lit à lire du Sylvain Levay. Trop classe ! A chaque début de scène, on décidait de qui lisait quel personnage, et on lisait. Trop romantique ! Et puis ma mère nous a appelé : le repas était prêt.

Après manger, on est remonté. Son père pleurait ; mes parents le consolaient à grandes gorgées de vin… ça pouvait durer longtemps.
On n’avait plus envie de lire. On s’est assis sur mon lit et on a regardé un ange passer.
« - Ça te fait quoi, toi, que tes parents divorcent ? » j’ai demandé, question de m’intéresser. Il a haussé les épaules.
« - Je joue du piano ! » Il a dit, pour changer de sujet.
« - Ah, ouais !? » J’ai fait, respectant le fait qu’il veuille changer de sujet.
« - On pourrait jouer à quatre mains !? » Il a dit.
« - Je sais pas jouer, » j’ai dit.
« - Ah ! » il a fait.
« - Mais je sais dessiner, » j’ai dit.
« - Hum, » il a fait.
« - On pourrait dessiner à quatre mains !? » j’ai dit, comme une imbécile, parce que ça n’existe pas, bien-sûr, de dessiner à quatre mains, c’est complètement stupide, qu’est ce qui m’a pris !? Il m’a regardé droit dans les yeux et il a explosé de rire. Super. J’ai fait mine de sourire mais je me sentais vraiment super nulle. Je me demandais ce qui m’était passé par la tête d’avoir proposé un truc comme ça quand il a dit :
« - C’est une super idée ! »
Ah bon ? Cool. Mon cœur  s’est remis à battre et j’arrivais à respirer.
« - Comment on fait ? » il a demandé.
« - Ben… on prend une feuille, des feutres, et on dessine, » j’ai répondu comme si j’étais experte en la matière.
« - On partage la feuille en deux ? » il a demandé.
« - Pas forcément, non, » j’ai dit. « Tu peux dessiner de mon côté et moi du tien. Le mieux, ce serait qu’on ne reconnaisse pas qui a fait quoi mais que ça fasse un vrai truc à deux, tu vois !? »
Comme si j’avais fait ça toute ma vie ! Comme si c’était un jeu avec des règles très précises ! N’importe quoi.
« - Ok ! » il a fait. On s’est assis à mon bureau, l’un à côté de l’autre, et là… c’était encore mieux que de lire du théâtre ensemble. Nos bras se mélangeaient pour passer d’un côté à l’autre de la feuille. Feuille que l’on tournait de temps en temps pour que ce soit plus pratique et… c’était magique. On dessinait n’importe quoi. Ça ne représentait rien de particulier. C’était comme de la musique, mais dessinée.

Quand ma mère est venue nous dire que Malone devait rentrer chez lui, il a posé le feutre et m’a souri. Ça a fait apparaître sa focette au coin de la bouche.
« - La prochaine fois, faudrait qu’on prenne une feuille plus grande, avec du papier plus épais pour ne pas que ça transperce, » il a dit. Heureusement que j’étais déjà assise et que je n’avais pas de pot de fleur derrière moi. Pas besoin de tomber de ma chaise pour comprendre que j’étais tombée amoureuse.
« - Salut ! » il a dit.
J’ai levé la main pour lui répondre parce que je n’arrivais même plus à parler tellement ma gorge était nouée.

Depuis qu’il est parti, j’ai envie de mourir. Je me repasse la soirée en boucle et me trouve nulle. Tout ce que j’ai dit et chacun de mes gestes me semblent bêtes. Et le pire, c’est que je dois attendre jusqu’à demain pour le revoir ! S’il veut bien me revoir, mon nouveau voisin qui a certainement mieux à faire que de dessiner à quatre mains avec une débile de quatrième. Non mais qu’est ce qui m’a pris ? Je ne vais pas en dormir de la nuit.

Si au moins Phine était rentrée de vacances, je pourrais passer chez elle, lui raconter et qu’elle me donne son avis !?