C a t h e r i n e   V e r l a g u e t , auteure



L’orage à la maison


Arthur a dix ans. Lorsque l’orage éclate chez lui, il se réfugie dans la salle de bain et attend que ça passe. Sur le rebord de sa baignoire, il a un bateau que son père lui a fabriqué à partir d’une coquille de noix, et un petit coquillage tempête, un de ceux qui avale les tempêtes pour nous les raconter quand on leur tend l’oreille. Un jour, fatigué de la foudre que ses parents ne savent pas éviter, Arthur embarque dans son bateau coquille de noix et part à la recherche du coquillage tempête qui saura avaler l’orage qu’il a chez lui. De monstres marins en cité sous-Martyre, Arthur arrivera t’il à se débarrasser de l’orage de ses parents ?

Extrait

Cet été, dehors, le soleil a envahi le ciel. Tous les jours, il éclate, écarlate, comme un fou rire sans nuage au bleu milieu du ciel. Et tous les jours, Arthur sort en prendre de grandes respirations, qu’il recrache ensuite chez lui pour y chasser l’air gris.
Le soleil s’étant ainsi accaparé le ciel, les autres climats ont dû trouver refuge ailleurs. Et c’est chez lui, semble-t-il, qu’ils se sont installés ! Vent, pluie, foudre, nuages… Arthur a un orage à la maison, et ce n’est pas toujours facile.
La plupart du temps, l’orage se fait discret. Il se cache dans un placard, sous l’escalier ou derrière les livres de la bibliothèque… Mais que voulez-vous : c’est un orage tout de même ! Il faut bien qu’il explose de temps en temps.
Le problème, c’est qu’Arthur ne sait jamais où l’orage se cache. Il ne le sait qu’une fois que c’est trop tard, quand il l’a délivré. Alors, pour éviter tout incident, Arthur bouge le moins possible. Malheureusement, malgré tous les efforts qu’il fait pour rester assis sur sa chaise toute la journée, il finit toujours par pfft une serviette, clac une porte, oups un livre ou mille morceaux un verre sur le carrelage de la cuisine. Et Arthur sait qu’une fois que l’orage est délivré, il n’y a plus moyen de l’arrêter.
Ça commence avec l’électricité, dans l’air. Cette électricité, vous savez, que l’on se  prend, des fois, quand on se touche ! Qui fait qu’on ne s’approche plus les uns des autres. Attendre que ça passe, voilà ce qu’il faut faire. Si on a de la chance, ça passe. Si on a de la chance. Malheureusement la plupart du temps, ses parents finissent par craquer. Comme si cette électricité était plus forte qu’eux ; qu’elle retournait leur langue dans leur bouche et les obligeait à parler, de plus en plus fort et de plus en plus mal, jusqu’à faire de la pluie sur leur visage et du tonnerre dans leurs voix. C’est alors qu’arrive le ciel gris. Il peut faire jour dehors, à l’intérieur tout reste gris. Et ce gris passe par le moindre petit trou, la moindre serrure, fissure… Bientôt, il n’y a plus rien à voir. Noir. Plus qu’à entendre la foudre tomber. C’est pourquoi, lorsqu’il sent bien qu’il n’y a plus rien à faire que de laisser l’orage s’exprimer, Arthur s’éclipse, le dos rond de tristesse et le cœur dans les chaussettes.


***

Derrière lui, il referme la porte de la salle de bain et roule vite, vite une serviette pour servir de boudin devant la porte. Vite, vite il embouche la serrure de coton pour que le gris ne s’infiltrera pas par là. Puis, il grimpe dans la baignoire, rideau tiré : la foudre ne tombera pas ici. Une fois que l’orage aura fini d’exploser, il retournera se cacher quelque part, dans un bocal ou une boîte d’allumettes – qui sait – où il restera jusqu’à ce que quelqu’un vienne à nouveau le libérer.
Si seulement Arthur trouvait un moyen d’emprisonner l’orage ! De l’enfermer dans quelque chose qui ne s’ouvrirait plus jamais.
Sur le bord de sa baignoire, Arthur a un petit bateau que lui a minutieusement fabriqué son père en Hollande, il y a trois ans, à partir d’une coquille de noix. À  côté, un petit coquillage est posé. Un de ceux – vous savez - qui vous chante la tempête maritime quand vous leur prêtez votre oreille. Arthur l’a trouvé au fond de la poche de son pantalon, il y a trois ans, en rentrant de Hollande. Ce coquillage est si petit ..! Sa tempête doit être minuscule !? Pour l’entendre, Arthur approche son oreille très, très près. En écoutant attentivement, il entend effectivement un léger souffle, au loin. Ça lui donne une idée. Doucement, pour ne pas l’abîmer, il toque à la coquille.

- Laisse-moi tranquille ! souffle le coquillage.

Arthur recule, surpris d’avoir reçu une réponse. Du bout des lèvres, il demande :

- Tu ne voudrais pas, s’il te plaît, recracher ta tempête et avaler l’orage que j’ai à la maison ? Après tout, un orage n’est qu’une tempête avec un peu de foudre ! Ça ne la rend que plus romantique, non !? 

- Place pour une brise, ici, et ça suffit ! explique le coquillage. Et encore ! Tout ce qui m’est donné d’avaler depuis que je suis sur ce maudit rebord de baignoire, ce sont des courants d’airs !

- Je te propose un marché, dit Arthur au coquillage. Aide moi à trouver un coquillage vide de tempête pour avaler mon orage, et je te déposerai quelque part dans mon jardin où tu pourras capturer les brises du matin. 

- Le souci, c’est la foudre ! dit le coquillage.

Mais bien déterminé à se débarrasser de son orage, Arthur ne lâche pas l’affaire et pousse son marché un peu plus loin.

- Je te déposerai au fond de mon jardin en attendant de pouvoir te ramener, le plus rapidement possible, sur ta plage en Hollande.

- Le plus rapidement possible, c’est quand ? demande le coquillage, intéressé.

Arthur hésite.

- L’été prochain, bluffe-t-il  avec l’aplomb d’un vendeur d’assurances.

Au même moment, la foudre casse à tout rompre des assiettes dans la cuisine, en bas. Du bout des doigts, Arthur referme le rideau de sa baignoire un peu plus sur lui et sur son coquillage.

- Alors ? demande  –t-il

- Marché conclu.

Sur le bord de sa baignoire, Arthur fixe son bateau. De plus près, il distingue le pont en lattes de bois avec les canoës de sauvetage, la cabine du capitaine et le gouvernail. Dans la coque, les cales et les hublots. Le mât est fait d’une branche de jeune bouleau car : « comme le roseau, ce bois pli mais ne rompt pas. Un mât flexible, en cas de forte tempête, j’suis sûr que ça fera toute la différence ! » entend-il encore son père lui dire avant d’arracher spontanément un morceau de son t-shirt préféré pour composer la voile ; t-shirt qu’il porte le week-end pour travailler dans le jardin et auquel manque aujourd’hui un tout petit bout de tissu, sur le côté. Mais quel bout : une voile s’il vous plaît, qui permet à Arthur de s’embarquer. Et larguez les amarres ! C’est parti mauvaise troupe ! L’océan est déclaré.
Arthur s’empare du gouvernail. Pas facile de naviguer cette chaloupe de fortune à tous vents. Pourtant, il s’en sort comme s’il avait fait ça toute sa vie : son père ne lui a-t-il pas taillé ce rafiot sur mesure ? Ce bateau, Arthur l’a dans le sang. Il faut manipuler la voile en fonction du mât flexible : c’est tout un art ! Pas comme sur les autres bateaux ! Toujours donner un peu de mou, tirer, lâcher, tirer, lâcher, pour ne pas que le mât se courbe et que la voile se replie.
A toute vitesse, Arthur a pris le large. Il ne voit déjà plus les côtes. Autour de lui règnent les vagues. Des vagues immenses, bien plus hautes que son bateau. À son oreille, le coquillage raconte la carte à suivre.