C a t h e r i n e   V e r l a g u e t , auteure



Braises

Le texte a été publié dans la collection adultes, mais est accessible en représentation à partir de 13 ans.

Trois personnages féminins

Aujourd’hui, Leïla se marie. Pourtant, elle n’a pas l’esprit tranquille. Lorsque sa sœur Neïma débarque pour l’aider à parler, Leïla n’a pas envie de se confronter à elle. Pourtant, elle sait qu’elle n’a pas le choix. Qu’il lui faut régler cette histoire une bonne fois pour toute si elle veut se marier en paix. Cette histoire, c’est ce qu’il s’est passé dans leur famille il y a trois ans et qui, depuis, a mis une chape de plomb sur la vie de Leïla, mené sa mère jusqu’à la folie, éloignée Neïma et fait partir leur père.

Avec leur mère - entre récits et jeu, Leïla et Neïma reconstituent le puzzle de ce qui s’est passé pour pouvoir, enfin, tourner la page. Mais à quel prix ?

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Fabrique d'écriture

J’ai écrit cette pièce comme on jette une pierre dans la mare, pour que ça fasse des vagues.

Les vagues sont rondes autour de la pierre jetée : elles enlacent le monde dans son tourment. C’est ce que je souhaite : que nous acceptions le fait que nous sommes tous dans ce tourment-là.

Je préfère jeter des pierres dans la mare que de me taire, ou que de nager la brasse, tranquillement aveugle, sourde à la tempête qui m’entoure.

Cette violence, elle vient de nous tous, Français, quels que nous soyons. Elle vient de ceux qui la déploient comme de ceux qui la tolèrent. Elle vient de ceux qui l’ont générée, comme de ceux qui l’ont vue venir et qui n’ont rien fait. Elle vient de cette chape que nous installons sur elle pour la minimiser, ou l’étouffer. Elle vient de nous tous qui faisons mine de ne pas être concernés alors que nous en sommes responsables, tous, parce qu’elle est en notre sein, dans notre ventre comme un cancer qui se généralise.

Nous avons le choix d’entrer en guerre contre cette violence-là. Ou celui, que je choisis, de rouvrir le dialogue, absolument, le plus possible, partout, parler, parler, parler, comme des coups que l’on donne et que l’on est prêt à recevoir, parler tant qu’il est encore temps, jusqu’à épuisement et puis parler encore, à tout le monde, qu’on s’engueule, qu’on se provoque, qu’on se convoque tant qu’il faut… mais qu’on arrête de s’ignorer, et de s’entre-tuer. Qu’on arrête de construire ces murs de silence, de haine, d’incompréhension et de bêtise ; ces murs qui nous condamnent tous à vivre séparés dans un même pays.

Cette pièce est une provocation délibérée. Je ne veux pas enflammer les poudres pour condamner, ni pour juger, mais pour ouvrir ou rouvrir un dialogue qui s’est perdu ou qui, du moins, devient de plus en plus difficile.

Extrait

(…)

LEILA – Qu’est-ce que tu veux, Neïma ? Qu’est-ce que tu fais, là ?

LA MERE – Mais laisse-la bon sang ! NEIMA – Moi non plus je ne suis pas tranquille, tu sais. On devrait en parler. Vomir un bon coup, nous sortir tout ça des tripes une bonne fois pour toutes, et on en parle plus.

LEILA – C’est du passé. Ça ne sert à rien de revenir dessus. NEIMA – Mais on n’en a jamais parlé !

LEILA – Si tu crois que c’est facile… NEIMA – C’est pour ça que je suis là.

LEILA – Mais je n’ai rien à dire. Je ne veux pas en parler. Remuer de la merde, ça fait toujours de la merde. Ça ne monte pas par magie, joliment comme des œufs en neige. Et puis je me marie aujourd’hui, je sais pas si t’as remarqué, mais j’ai autre chose à faire.

LA MERE – Pourquoi tu t’énerves, ma fille ? Laisse ta sœur tranquille !

LEILA – C’est elle qui ne me laisse pas tranquille, maman ! Arrête de la défendre ! C’est elle ! Tout ce qui est arrivé, c’est de sa faute !

LA MERE – C’est vrai ce qu’on raconte ma fille ? C’est vrai ? NEIMA – Leila, si on ne règle pas cette histoire avant que tu te maries, tu n’auras jamais la conscience tranquille.

LA MERE – J’te crois pas. C’est pas vrai.

LEILA – Parce que tu crois qu’elle sera tranquille, un jour, ma conscience ? LA MERE - Depuis quand il faut avoir la conscience tranquille pour se marier ? NEIMA – Je te promets Leila, que si on ne règle pas ça aujourd’hui, je reviendrais tous les jours, te pourrir l’existence jusqu’à ce que tu racontes. LA MERE (vers le public) – Et eux, là ? Tu as emmené des oreilles ? Un temps.

LEILA – Il ne s’est rien passé. NEIMA – Il ne s’est rien passé, Leïla ?

LEILA – Ce qui s’est passé se passe tous les jours. C’était un accident. LA MERE - Le problème des français qui grandissent ici, c’est qu’y s’prennent pour des arabes. LEILA - Mais qu’est ce que tu racontes, maman ?

LA MERE – Leur façon de parler. C’est vrai ou c’est pas vrai ? Pour les expressions, ça passe encore ! Mais y’en a, y parlent avec le même accent que nous, alors qu’y connaissent pas la langue d’origine qui donne cet accent-là. Un temps. NEIMA – Il ne s’est rien passé, Leïla ? Aide-moi à raconter. Fais-le pour moi. Après, je te laisserai tranquille. Je te promets. Je ne reviendrai plus. Jamais.

LEILA – Même si je voulais, je trouverais pas les mots. NEIMA – Je vais t’aider.

LEILA – Je saurais pas par où commencer. NEÏMA : Il m’a dit « bonjour » ! ‘fin « salut » quoi ; y m’a pas vraiment dit « bonjour ».

LEILA – C’est le début, ça ? NEIMA – C’est un début possible, pourquoi pas.

LEILA – On jouait. NEIMA – Jouons !

LEILA – Jouons. D’accord. Juste un peu. Pour voir. NEIMA – J’ai quinze ans. LEÏLA – Et moi, treize. NEÏMA – On rentre de l’école.

LEILA – Personne ne dit « bonjour » à notre âge ! NEÏMA - Y m’a dit « salut », j’te dis. LEÏLA - Et après ? NEÏMA - Après ? Je joue lui, tu joues moi.

LEILA – Je joue toi, dans la cour de l’école. NEIMA - En train de lire, tranquille, au soleil. J’étais en train de lire, et il est venu, comme ça, vers moi et il a fait « salut ». LEÏLA - Mais tu l’as déjà dit, ça, qu’y t’avais dit « salut » ! NEIMA – Attention ! T’as fait tomber le livre, là !

LEILA – Ah, pardon. NEIMA – Mais arrête : il existe pas, le livre.

LEILA – Ah oui ! C’est vrai… Elles rient.

LEILA – Et c’est tout ?

NEÏMA - Y m’a parlé quoi ! Il est venu, c’est lui qui est venu, pour me parler ! C’est bien, non ?

LEÏLA - Y t’as demandé ce que tu lisais ?

NEÏMA - Oui. Tu vois ? Il s’intéresse.

LEÏLA - Tu lisais quoi ?

NEÏMA - Mais on s’en fout de ça ! J’me rappelle plus ! Un livre quoi !

LEÏLA - Ben c’est sûr que t’étais pas en train de lire un CD !

NEÏMA - T’es bête !

LEÏLA - Y t’as touchée ?

NEÏMA - Non ! ‘fin oui. Mais non.

LEÏLA - Oui ou non ?

NEÏMA - Ben… Il était là, comme ça, debout à côté de moi ; y me frôlait, tu vois ? Mais je sais pas si c’était fait exprès ; j’crois pas.

LEÏLA - Bien sûr que c’était fait exprès.

NEÏMA - Tu crois ?

LEÏLA - Et ça fait quoi ?

NEÏMA - Trrrrrr

LEÏLA - Ah oui ?

NEÏMA - Trrrrrrrr

LEÏLA - Et après ?

NEÏMA - Quoi après ? Rien ! J’étais complètement bloquée, j’ai pas réussi à lui répondre, c’était tout coincé dans ma gorge, un vrai troupeau de chats, j’te jure, ou de moutons, tiens, coincés. Il a regardé la couverture du livre, il a fait (elle approuve de la tête) et puis il est parti.

LEÏLA - C’est tout ?

NEIMA – Comment ça, « c’est tout » !? Mais c’est énorme ! Tu te rends pas compte ?

LEILA - Et demain ?

NEIMA - Quoi demain ?

LEILA - Ben tu fais quoi, demain ?

NEIMA – Demain ? Rien.

LEÏLA - Tu lui fais des pâtisseries.

NEÏMA - T’es folle ! Y va me prendre pour une tarée ?

LEÏLA - Mais non ! C’est sucré, les pâtisseries ! Tout le monde aime ça ! Vas-y essaye.

NEÏMA – Non !

LEÏLA - Je fais lui, tu fais toi. NEIMA – Je fais moi.

Leïla ramasse le livre imaginaire de Neïma et s’installe.

Neima prend un peu de distance, fait mine d’avoir des pâtisseries dans la main et s’approche de Leïla qui a pris une pose de garçon.

LEILA - Salut !

NEÏMA - Salut. Je t’ai fait des pâtisseries.

Leïla éclate de rire.

NEÏMA - Tu vois, ça fait con !

LEÏLA – Ça  fait con, oui, t’as raison.

Les deux filles rient.

Neïma enlève son jogging. Dessous, elle porte une tenue de soirée.

LEÏLA - Qu’est-ce que tu fais ?

NEIMA – Je continue.

LEILA – Non.

NEIMA – Pourquoi ? Toi aussi ça te fait rire !

LEILA – Au début, ça me faisait rire, oui, on s’amusait.

NEIMA – Tu me poussais à lui parler. Ça te faisait rêver.

LEILA - J’avais treize ans, Neïma ! Ça ne voulait rien dire ! C’était… comme on lit dans les livres ou comme on voit à la télé ! Mais après… plus le temps passait… tu restais avec lui et… ça commençait à vouloir dire quelque chose. (…)