C a t h e r i n e   V e r l a g u e t , auteure



Chacun son dû

Edition Les cygnes 2004

Edition bilingue français/allemand



ISBN : 2-915459-08-8 - 12 €

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Dans la presse

Une pièce dans la tourmente du nazisme à Villejuif ()

Penser Juste ()


Six personnages – trois hommes / trois femmes

Avant la guerre, Tanja et Nadine dansaient au cabaret. Mais avec la montée du nazisme, Mathias – le mari de Nadine – s’est engagée dans la police militaire et, pour protéger sa femme dont personne ne connaît la judéité, a fait déporter toute sa famille. Tanja et son mari, eux, se dont rapproché de la résistance.
Nadine a quitté le cabaret et, par lâcheté, épouse elle-même l’antisémitisme.
La pièce commence lorsque sa petite sœur Anna, échappée du camp, vient frapper à sa porte pour lui demander de l’aide. Nadine cache sa sœur dans une bouche d’aération et promet de faire quelque chose, malgré toute la peur et la violence que ces retrouvailles suscitent en elle.
De l’autre côté, le mari de Tanja rejoint Mathias dans la SS afin d’infiltrer le réseau et pouvoir mieux aider la résistance. Mais cette décision ne plaît ni à sa femme, ni à Alex, l’un des pilier de leur organisation, qui le jugent tout les deux trop faible pour la tâche.


(Cette pièce n'est actuellement pas en tournée voir dans les archives)

Fabrique d'écriture

CHACUN SON DU est ma deuxième pièce et la dernière que j’ai mise  en scène.
D’origine allemande du côté de ma mère, mes grands-pères ayant fait la deuxième guerre mondiale chacun d’un côté, la difficulté de positionnement dans la années 40 est tout simplement un sujet que j’avais besoin de traîter. Non pour justifier certains positionnements mais pour comprendre de l’intérieur – et ensuite en débattre avec les gens – que le positionnement n’est pas qu’une question d’idées, mais aussi et surtout de quotient, de contexte, d’opportunité, de peur et de lâcheté.

Et je vous avoue qu’aujourd’hui, 13 ans après avoir achevé cette pièce, quand j’entends ce que j’entends, que je vois ce que je vois, je n’ai pas l’impression de m’être trompée. Et qu’il y a beaucoup de gens auxquels j’aimerais faire remarquer qu’ils ne feraient pas, eux, pour les arabes ou les migrants, ce qu’ils sont tellement fiers que leurs grands-parents ont fait pour les juifs en 40.

Extrait

NADINE : Anna ? Anna, tu peux descendre, il est parti !

Anna sort en rampant de la bouche d’aération et reste à terre. Nadine la regarde d’en haut, n’ose pas se pencher vers elle.

NADINE : Ici tu ne risques rien. Et puis c’est provisoire ! Si un jour j’entends parler d’un endroit où on cache des gens, j’essayerai de faire quelque chose.

ANNA : Pourquoi tu n’en parlerais pas à Tanja ? Elle doit savoir des choses elle.

NADINE : Tu as faim ?

ANNA : Tanja, c’est bien celle qui bossait avec toi au cabaret ?

NADINE : Je ne crois pas que tu la connaisses.

ANNA : Je ne l’ai pas beaucoup entendue hier soir, après que son mari a déclaré qu’il allait s’engager auprès du tien.

NADINE : Elle était fatiguée.

ANNA : Je me rappelle d’une discussion un jour : je t’avais accompagnée au café avant que tu n’ailles travailler. On s’est assises avec Tanja et d’autres filles. Tu ne t’en rappelles pas ?

NADINE : Non.

ANNA : Son discours était clair !

NADINE : Je ne m’en rappelle plus.

ANNA : Pourquoi tu as quitté le cabaret ?

NADINE : Il fallait que je m’occupe de Mathias et de l’appartement !

ANNA : Tu avais peur qu’on te reconnaisse ? Que quelqu’un se souvienne de Mina Rosenkranz ?

NADINE : Mange.

ANNA : Tout le monde à Berlin te connaît sous le nom de Nadine. Mina Rosenkranz, ça ne dit plus rien à personne depuis longtemps. Je suis sûre que même aujourd’hui dans notre quartier, on ne nous reconnaîtrait pas.

NADINE : J’avais pas envie d’aller travailler tous les jours avec cette angoisse dans le ventre que quelqu’un ait un doute tout à coup. Après, ça fait des rumeurs qui se répandent comme des traînées de poudre. De là à ce que quelqu’un fasse des recherches… Et après c’est trop tard, trop bête parce que t’as pas fait attention.

ANNA : Pourquoi tu ne demanderais pas à Tanja pour moi ? Je suis sûre que même si elle ne peut rien faire, même si elle ne sait  rien, elle gardera tout ça pour elle. C’est ton amie, non ?

NADINE : Je ne lui en parlerai pas.

ANNA : Pourquoi ?

NADINE : Parce que. Je suis sûre qu’elle n’est au courant de rien, qu’elle ne fait rien.

ANNA : Vous en avez parlé ?

NADINE : Non.

ANNA : Alors…

NADINE : Nous n’en parlerons pas. Son mari travaille avec Mathias maintenant. Si ça venait à s’ébruiter ce serait fini, tu entends ? Pour toi comme pour moi. Je ne prendrai pas ce risque.

ANNA : Il me semble que tu n’en a jamais pris beaucoup.

NADINE : Les gens changent. Leurs idées changent. Tu crois que je savais ce que Mathias avait en tête quand je l’ai épousé ? Tu crois que je savais pourquoi il me faisait changer de nom et de prénom ? Nadine, il trouvait ça plus sensuel que Mina. Tu crois que je savais qu’il avait honte d’aimer une juive et qu’il allait tous vous vendre pour se débarrasser de cette honte ? Je ne l’aurais pas épousé si j’avais su. Mais ça s’est trouvé comme ça. Alors tu voulais que je fasse quoi ? Que je parte avec vous ? Que je dévoile qui j’étais ? Qu’est ce que ça aurait changé, hein ? On y aurait gagné quoi ? Rien. Rien du tout.

ANNA : Ton honneur. Ta propreté.

NADINE : Excuse-moi mais je préfère la vie.

Silence.

NADINE : Je suis là aujourd’hui, pour toi, je te cache, je m’occupe de toi…

Silence.

NADINE : A ma place, tu aurais fait la même chose.

ANNA : Tu n’en sais rien.

NADINE : Personne ne peut savoir.

Silence.

ANNA : Je ne tiendrai pas longtemps là-haut. J’étouffe. C’est trop étroit. Je deviendrai folle et tu ne pourras plus me garder.

Silence.

ANNA (se mettant à pleurer) : Si seulement j’avais ton visage ! Tu as bien pu changer de nom toi, pourquoi moi je ne pourrais pas changer de….

NADINE : Arrête avec ça ! Ça devient pénible à force. Chacun a le visage que Dieu lui a donné : ça n’a rien d’anodin.

ANNA : Tu veux dire quoi par là ?

NADINE : Je veux dire que ça ne sert à rien de se leurrer non plus et que si mon visage est aussi clair que le tien est sombre, c’est bien que ça veut dire quelque chose, que ça a un sens, que j’ai quelque chose que tu n’as pas.

ANNA : Et pourquoi est-ce que ce ne serait pas moi qui aurais quelque chose que tu n’as pas ?

NADINE : Parce que je ne crois pas qu’une majorité de l’humanité puisse se tromper sur un sujet comme ça aujourd’hui. Il y a de très grandes études scientifiques qui prouvent que…

ANNA : Tais-toi. Je vais remonter là haut, dans ce tuyau, et toi, tu vas te taire. Ne t’inquiète pas pour moi, je vais très bien et je comprends très bien ton geste, ta pensée et je te remercie pour ton courage, pour ta pitié à mon égard.

NADINE (à bout) : Non tu ne comprends rien, tu n'as jamais rien compris. Oui, je crois qu’il y a des différences entre nous. Qui oserait dire qu’il n’y en a pas ? Qui oserait dire qu’il n’y a pas plusieurs races et que donc, forcément, certaines valent mieux que d’autres ? On est d’accord pour dire que tous les chiens ne se valent pas, non ? Alors pourquoi se leurrer sur l’espèce humaine ? Et le fait que nous soyons si différentes toi et moi prouve bien que nous ne sommes pas de la même race ! Mais ce n’est pas grave ! Encore une fois, ça ne change rien au fait que tu es ma sœur et que je t’aime. Ça ne change rien au fait qu’il est normal que je fasse pour toi ce que je fais.

ANNA : Ce que tu fais ?

NADINE : Je fais ce que je peux. Regarde toi : toi même tu ne supportes pas d’être ce que tu es. Mais c’est normal ! On a toujours du mal à reconnaître qu’on fait partie de la mauvaise partie de l’humanité. On dit que vous êtes dangereux, que vous nous pompez tout et que, si on vous laisse faire, bientôt vous trouverez le moyen de nous détruire, de nous réduire à rien. Vous prendrez notre argent et tout le reste avec. Le mal, c’est vous ! Vous l’avez en vous, vous êtes nés avec. Vous l’avez dans vos gênes. Un peu comme des dobermans. C’est comme ça. C’est prouvé. Mathias m’a lu tout ça tu sais ! Et il m’a expliqué. C’est pour ça qu’on vous enferme : pour vous éduquer. Pour vous apprendre à vous résigner à vivre comme tout le monde. Après éducation, il t’apparaîtra  très clairement que tu fais partie d’une minorité dangereuse et que ce n’est pas grave, qu’il faut juste que tu apprennes à vivre avec et avec tout ce que ça implique.

Je ne comprends pas pourquoi tu es partie. Tu es partie avant la fin de ton éducation. Tu as beaucoup de choses à apprendre sur toi, à reconnaître. Mais je suis là maintenant. Nous en reparlerons quand tu seras bien reposée.

ANNA : D’une certaine façon, à son époque, il était aussi scientifiquement prouvé que Moïse était une minorité dangereuse, oui.